Les relations entre grands-parents et petits-enfants (1ère partie)

Résumé, par Mme Yolande Deleu-Cools, de la conférence donnée le 18 février 2003, dans le cadre des Après-Midi Culturels, par le Docteur Jean-Yves Hayez, responsable de l'Unité de Pédopsychiatrie aux Cliniques Universitaires Saint-Luc, Professeur ordinaire à la Faculté de Médecine de I'UCL.

INVENTER, REINVENTER UNE FONCTION QUI VARIE DANS LE TEMPS

Etre grands-parents en 2003, cela recouvre une réalité humaine très diversifiée, parfois bien complexe, et qui a fort évolué au cours des siècles. II fut une époque où petits-enfants et grands-parents vivaient ensemble, les uns à la garde des autres. Ceci surtout dans les régions rurales mais aussi dans les villes où les familles pouvaient regrouper trois ou quatre générations sous l'autorité du patriarche. Ces modèles simples n'ont pas tout-a-fait disparu sur la planète terre et même pas complètement chez nous.

CARACTERISTIQUES ACTUELLES

En Europe occidentale, notre époque est caractérisée par la promotion de " valeurs " nouvelles, au centre desquelles il y a : le droit à l'épanouissement de chacun comme entendu, l'authenticité, la quête de soi. II s 'en suit une organisation très plurielle de la société. II y a donc une très grande diversité de situations dans lesquelles on va se retrouver ou fonctionner comme grand-parent. (1)

1 - D'abord en termes d'âges :

Il y a des grands-parents de 45/50 ans et donc encore dans la vie active et professionnelle. D'autres sont retraités, mais on peut l'être à 52 ans ... Vient un moment, comme une charnière, où les grands-parents sont souvent appelés à s'occuper de leurs propres parents, les arrière-grands-parents, en plus de leurs enfants et petits-enfants. lls sont pivots de quatre générations avec des responsabilités qui restent importantes. Pour d'autres, c' est plus clairement lié a ce que l'on appelle habituellement le troisième age ... Autour de 65 ans : cessation de la vie professionnelle rémunérée ; intégrité des facultés intellectuelles et affectives ; réalisation de nombreuses activités familiales ; de bien ou de bénévolat; limitation matérielle de l'énergie physique.

2 - Au point de vue géographique :

Il y a beaucoup de variations dans les centaines de mètres, kilomètres, dizaines ou milliers de kilomètres qui séparent la maison des grands-parents de celle des enfants, avec ou sans les petits-enfants. De temps en temps, trois générations habitent encore sous Ie même toit.

3 - Les séparations et les recompositions familiales :

... Même au troisième âge ! Et les grands-parents sont parfois appelés à garder des liens anciens mais à en créer de nouveaux. C'est une grande exigence d'adaptation.

4 - Mais le plus essentiel, c'est que les grands-parents n 'ont plus une mission sociale fixe,

dediée au gardiennage et à l'initiation des enfants. D 'ailleurs, ils n'en ont pas la disponibilité temporelle totale pour le faire s'ils sont eux-mêmes encore dans la vie active. Le type et les objectifs des relations qu'ils vont avoir avec les parents et les petits-enfants sont réglés chaque fois au cas par cas, par négociation " locale ".

PARENTS ET GRANDS-PARENTS DOIVENT EVOLUER

II est en effet évident que les relations ne peuvent rester identiques avec des adolescents, des jeunes mariés ou des adultes accomplis. II faut changer la manière de se considérer réciproquement, même si la base, dans des conditions normales, c'est toujours l'amour que l'on a les uns pour les autres.

Qu'est-ce qui contribue à l'épanouissement des uns et des autres ?

1. - Reconnaitre la large indépendance que demandent les jeunes parents:

Admettre, dans son for intérieur, qu'ils ont la capacité d'être compétents même si, au début, ils doivent encore " faire leurs expériences ". Accepter, pas seulement de l'extérieur mais de l'intérieur, qu'ils aient pris leur envol. En quittant la maison, ils souhaitent que leur départ soit reconnu avec confiance. Et pourtant, ils ne vont pas arrêter de revenir avec toutes sortes de besoins. Le defi pour ceux qui sont devenus grands-parents c'est d'être accueillants à ces besoins plus ou moins déclarés, à ces " marques " temporaires ( ... ou non), mais sans le faire lourdement sentir ! Et pourtant, en sachant faire respecter que les grands-parents ne sont pas non plus taillables et corvéables à merci : eux aussi ont leurs limites (fatigue) et leurs désirs (vie de couple qui a toujours ses droits, etc. !).

2 - Etre disponible aux besoins des parents :

Soutien humain, écoute, encouragement d'ami(e) à ami(e). Les grands-parents n 'ont plus d'ordre à donner mais leur parole est toujours précieuse si elle est soutenante. Souligner ce que les parents font de bien notamment dans l'éducation des petits- enfants.

Soutien financier et matériel. Parfois bien utile, au moins au démarrage.

Depannages informels ou structurés pour la garde des enfants sans faire du oui un oui pesant. Les grands-parents ont droit aussi au respect de leur vie personnelle.

3. - Les parents decident largement de la relation petits-enfants, grands-parents:

Il faut reconnaître l'autorité des parents. Décident-ils toujours de toutes les règles? Vive la souplesse ! Pas de soumission puérile aux règlements des parents. Mais ce serait inquiétant d'être systématiquement en opposition avec eux et il y aurait lieu de s'interroger sur la compétence et le droit à I'autonomie que les grands-parents reconnaissent aux parents.

4. - Et en cas de dysfonctionnement, le devoir de parler :

Même si les grands-parents ne sont pas les éducateurs de première ligne, ils sont concemés par le bonheur et le devenir de leurs petits-enfants. C'est même une responsabilité de faire remarquer aux parents, avec diplomatie et délicatesse, que l'on constate I'un ou l'autre dysfonctionnement : un enfant déprimé ... Se taire est une lâcheté.

FONCTIONS PLUS ORDINAIRES DES GRANDS-PARENTS

Dans des conditions normales de santé, la naissance du premier (2) petit-enfant provoque non seulement chez les parents, mais aussi chez les grands-parents, comme une rupture intense de digues à travers lesquelles passe une joie très chaude : triomphe de la vie, suite de la lignée, preuve de bonne santé physique, émerveillement ... mais, en même temps, ce petit-enfant rappelle que la vie est précaire, il pousse ses grands-parents vers la vieillesse. Et donc peut être cause d'une pointe de tristesse, couplée a une pointe de jalousie envers la maman qui l'a mis au monde.

Au fur et à mesure que cet enfant - puis ses éventuels - frères, soeurs et cousins, cousines arrivent et grandissent, les grands-parents continuent toujours à occuper un peu ou beaucoup les fonctions positives que nous allons énumérer. Elles sont peut-être traditionnelles dans leur définition, mais très susceptibles d'être mises au goût du jour dans leur forme. (3)

1. - Des fonctions de maternage

En effet, que font-ils avec leurs petits-enfants d'autre que sourire, applaudir et s 'emerveiller ? lis ont plus de temps, ils peuvent s'arrêter et les regarder sans rien faire, ils jouent avec eux, ils écoutent quand ils racontent. Grâce aux grands-parents, les petits-enfants se sentent comme des êtres uniques et importants.

lis leur manifestent de la tendresse, leur font leurs plats préférés (crêpes au chocolat, par exemple, à moins que ce ne soit chocolat à la crêpe).

lis sont indulgents, parfois même a I'excès : rien n 'est jamais vraiment grave dans les bêtises que font les petits¬enfants ; ils cèdent vite à leurs demandes ; ils ne veulent pas toujours voir leurs défauts ni même parfois les maladies, même graves. lls sont médiateurs, conciliateurs, réconciliateurs... II arrive que les grands-parents soient encore le seul lien avec les adolescents. lis sont des confidents, des consolateurs. Leur devoir est d'ailleurs d'aller vers l'enfant qui donne des signes de difficulté. Et il n'est pas nécessaire qu'ils racontent à l'exterieur tous les petits et moyens secrets qu'ils ont entendus.

Même sans rien faire, les grands-parents sont une sécurité pour les petits-enfants. En cas de décès des parents, ils sont là.

2. - Aux grands-parents incombe la transmission de la trame généalogique

Ils racontent I'histoire de famille, celle de toutes les générations, en particulier l'histoire des parents des petits-enfants. c'est l'occasion de découvrir des vieux jouets, livres ... c'est très important pour que les enfants se constituent un solide sentiment d'identité, pour qu'ils aient I'impression d'être portés par une histoire.

Mais n 'oublions pas que le jeune est le résultat de deux courants généalogiques, de deux traditions. II faudra qu'il sache des choses sur sa Iigne paternelle mais aussi maternelle. C'est dommage lorsque l'un des couples grands-parentaux cherche à capter davantage I'enfant. Celui-ci doit pouvoir circuler entre les deux générations de grands-parents.

Les grandes réunions familiales, au moment des fêtes, ont une grande valeur symbolique au-delà du plaisir que peuvent avoir les frères et soeurs, les cousins, les cousines à se retrouver. Alors I'enfant se sent faire partie d'un groupe cohérent qui a une identité, une histoire, une culture.

3. - La dimension d'initiation

Même si, actuellement, les jeunes ont accès à bien d'autres sources d'information que celles qu'ont connes leurs grand-parents, l'expérience de ceux-ci dans différents domaines reste précieuse. Ce sont parfois des domaines très concrets : cuisiner, bricoler, travailler la terre, se débrouiller avec les choses ... Mais ce sont aussi des domaines spirituels : les grands-parents ont une longue expérience de vie, une connaissance des gens et des rites sociaux : les petits-enfants les regardent " faire " ; ils posent parfois des questions et les grands-parents racontent pourquoi et comment. On dit parfois que le papa est un " expert inaccessible ", tandis que le grand-père ou la grand-mère sont des experts accessibles parce qu'ils ont l'indulgence et le temps. Ce sont des fonctions importantes pour accroître les compétences et le sentiment de sécurité de I'enfant.

4. - Finalement, les grands-parents éduquent-ils ?

Tout ce qui précède le démontre à I'envi. Mais on dit parfois qu'ils sont incapables de mettre des règles et de se faire obéir. C'est parfois un peu vrai, mais surtout lorsqu'ils ne recoivent les enfants que très occasionnellement, pour faire la fête avec eux.

Mais lorsque la vie veut qu'ils prennent des responsabilités plus fortes, comme le gardiennage quotidien ou même irrégulier, ils collaborent plus spontanément à la fonction d'autorité, et souvent en bonne concertation avec les parents. C 'est alors que les petits-enfants constatent que leur grand-mère, quand elle le veut vraiment, elle peut avoir une sacrée autorité !

Résumé approuvé par le Professeur Jean-Yves Hayez.

(1) - Dans ce texte, nous appellerons " parents ", les enfants des grands-parents; indifféremment " enfants " ou " petits-enfants ", leurs petits-enfants et " arrière-grands¬parents ", leurs parents.

(2) - Celle des suivants aussi, bien évidemment, mais le tout premier amène souvent avec lui un choc émotionnel positif unique ...

(3) - Toutes les grands-mères ne sont plus ridées et tournant à la cuillère de bois dans leurs confitures ; certaines sont de jeunes PDG et vont au fast-food avec leurs petits¬enfants eux-mêmes branchés, mais c'est toujours la même joie à les voir se régaler.

Jean-Yves HAYEZ Unité de pédopsychiatrie, Cliniques universitaires Saint-Luc (a suivre)